Dans la tête de Paulette

Le Fakir, Ikéa et les réfugiés*

En ce moment, je suis en train de lire « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea » de Romain Puértolas. C’est un livre assez drôle et qui se lit facilement.
Je ne vais pas parler de ce livre ici mais juste partager avec vous un passage que j’ai lu ce matin et qui me semble tellement faire écho avec ce qu’il se passe en ce moment en Europe.

Pour le contexte, le héros du livre (Ajatashatru Lavash) est coincé dans une armoire Ikea, elle-même dans un carton, lui-même dans une caisse en bois, elle-même dans un camion en partance pour le Royaume Unis.
Dans ce camion, 6 hommes clandestins.

« 
L’homme dit qu’il s’appelait Wiraj (prononcez Virage), qu’ils étaient six dans ce camion et tous Soudanais. Il y avait Kougri, Basel, Mohammed, Nijam et Amsalu (prononcez tout cela comme il vous plaira). Hassan, qui s’était fait arrêter par la police italienne, manquait à l’appel.

Les sept hommes étaient partis de leur pays, plus exactement de la ville de Djouba dans l’actuel Sud-Soudan, il y avait de cela près d’un an. Ils avaient vécu depuis lors un périple digne des plus grands romans de Jules Verne. Depuis la ville soudanaise de Selima, les sept amis avaient traversé la zone frontalière commune au Soudan, à la Libye et à l’Égypte. Là, des passeurs égyptiens les avaient conduits en Libye, d’abord à Al-Koufrah, au sud-est, puis à Benghazi, dans le nord du pays. Puis, ils s’étaient rendus à Tripoli où ils avaient travaillé et vécu pendant huit mois.

Une nuit, ils avaient embarqué sur un bateau de fortune, avec soixante autres personnes, afin d’atteindre les côtes de la petite île italienne de Lampedusa. Arrêtés par les carabinieri, on les avait placés dans le centre de Caltanissetta. Des trafiquants avaient facilité leur sortie pour ensuite mieux les séquestrer et demander une rançon à leur famille. Mille euros, une somme astronomique pour eux. La communauté s’était cotisée et on avait payé. Sauf pour Hassan, qui n’avait jamais pu sortir. Les otages avaient été libérés et mis dans un train qui reliait l’Italie à l’Espagne. Ils s’étaient retrouvés à Barcelone, croyant que la ville se trouvait dans le nord de la France, y avaient passé quelques jours avant de réparer leur erreur en prenant un nouveau train vers l’Hexagone, et plus précisément vers Paris.
Bref, les clandestins avaient mis presque un an pour parcourir illégalement la même distance qu’un passager en règle aurait parcouru en à peine onze heures de vol. Un an de souffrance et d’incertitude contre onze heures assis confortablement dans un avion.

Wiraj et ses acolytes avaient ensuite traîné trois jours dans la capitale avant de reprendre le train à destination de Calais, dernière étape avant le Royaume-Uni. Ils y étaient restés dix jours, aidés en grande partie par des volontaires de la Croix-Rouge, bénis soient-ils, qui leur avaient donné de quoi manger et un endroit pour dormir. C’est d’ailleurs comme ça que la police connaissait le nombre approximatif d’immigrés illégaux en attente sur la zone.
La Croix-Rouge avait servi deux cent cinquante couverts ? Eh bien il y avait au moins deux cent cinquante clandestins dans le coin.

Pour la police, ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse.
C’était déstabilisant de vivre avec une telle dualité et cette peur au ventre.

Cette nuit, vers 2 heures, ils étaient montés dans un poids lourd alors que celui-ci roulait au pas dans la file de véhicules qui s’apprêtaient à prendre le tunnel sous la Manche.

– Vous voulez dire que vous êtes montés dans un camion en marche ? s’exclama Ajatashatru, comme si cela était le seul point de l’histoire qui avait vraiment de l’importance.
– Oui, répondit Wiraj de sa grosse voix. Le passeur a ouvert la porte avec une barre de métal et on a sauté à l’intérieur. Le chauffeur n’a même pas dû s’en rendre compte.
– Mais c’est très dangereux, ça !
– Ce qui était dangereux, c’était de rester au pays. On n’avait rien à perdre. Je suppose que c’est la même chose pour toi.
– Ah mais, vous faites erreur là, je ne suis pas un clandestin et je n’ai nullement l’intention de me rendre en Angleterre, se défendit l’Indien. Je vous l’ai dit, je suis un fakir tout ce qu’il y a de plus honorable, je me suis retrouvé coincé dans cette armoire alors que j’en prenais les mesures dans un grand magasin. J’étais venu en France pour acheter un nouveau lit à clous et…
– Arrête tes bobards, coupa l’Africain qui ne croyait pas un seul instant l’histoire abracadabrante de l’Indien. Nous sommes dans le même bateau.
– Dans le même camion…, rectifia l’autre à voix basse.

Une conversation édifiante s’engagea alors entre ces deux hommes que tout semblait séparer, à commencer par une porte d’armoire, mais que le sort unissait en fin de compte.
Peut-être était-il moins dur pour le clandestin de se dévoiler face à une porte, petit confessionnal improvisé dans les cahots d’un camion ivre, plutôt que face au regard d’un autre homme qui aurait pu le juger d’un froncement de sourcils, d’un battement de paupières.
Quoi qu’il en soit, il se mit à raconter à l’Indien tout ce qui lui pesait sur le cœur depuis qu’il avait un jour décidé d’entreprendre ce long voyage incertain. Les inconnus ont souvent la primeur des confessions d’autres inconnus.

Ajatashatru apprit alors que si Wiraj avait quitté son pays, ce n’était pas pour un motif aussi trivial que celui d’aller acheter un lit dans un célèbre magasin de meubles. Le Soudanais avait laissé les siens pour tenter sa chance dans les « beaux pays » comme il se plaisait à les appeler. Car sa seule faute avait été de naître du mauvais côté de la Méditerranée, là où la misère et la faim avaient germé un beau jour comme deux maladies jumelles, pourrissant et détruisant tout sur leur passage.
La situation politique du Soudan avait plongé le pays dans un marasme économique qui avait poussé un grand nombre d’hommes, les plus robustes, sur les chemins rocailleux de l’émigration. Mais même les plus forts devenaient, hors de chez eux, des hommes vulnérables, des animaux battus au regard mort, les yeux pleins d’étoiles éteintes. Loin de leur maison, ils redevenaient tous des enfants apeurés que rien ne pouvait consoler si ce n’est le succès de l’entreprise.

Avoir le cœur qui frappe fort dans la poitrine, avait résumé Wiraj en se frappant le thorax. Et un bruit puissant avait résonné jusque dans l’armoire d’Ajatashatru. Avoir le cœur qui frappe fort dans la poitrine chaque fois que le camion ralentit, chaque fois qu’il s’arrête. La peur d’être découvert par la police, recroquevillé derrière un carton, assis le cul dans la poussière au milieu de dizaines de caisses de légumes. L’humiliation. Car même les clandestins avaient leur honneur.Dépossédés de leurs biens, de leur passeport, de leur identité, c’était peut-être bien la seule chose qu’il leur restait, d’ailleurs. L’honneur. Voilà pourquoi ils partaient seuls, sans femmes ni enfants. Pour que jamais on ne les voie ainsi. Pour qu’on se les rappelle grands et forts. Toujours.

Et puis ce n’était pas la peur des coups qui tordait les entrailles, non, car sur cette rive-là de la Méditerranée, on ne frappait pas, c’était la peur d’être renvoyé dans le pays d’où l’on venait, ou pire encore, dans un pays que l’on ne connaissait pas, parce que les Blancs s’en foutaient pas mal vers où ils vous balançaient, l’important pour eux étant de ne plus vous avoir chez eux. Un Noir, ça fait vite désordre. Et ce rejet était plus douloureux que les coups de bâton qui ne détruisent en somme que les corps et non les âmes. C’était une cicatrice invisible qui ne disparaissait jamais et avec laquelle il fallait apprendre à vivre, à revivre, à survivre. Car leur volonté était inébranlable. Tous les moyens étaient bons pour rejoindre un jour les « beaux pays ». Même si en Europe on ne désirait pas partager le gâteau avec eux.

Wiraj, Kougri, Basel, Mohammed, Nijam, Amsalu, six parmi des centaines qui avaient tenté leur chance avant eux ou la tenteraient après. C’étaient toujours les mêmes hommes, toujours le même cœur qui battait dans ces poitrines affamées et pourtant, dans ces pays où tout poussait à profusion, les maisons, les voitures, les légumes, la viande et l’eau, certains les considéraient comme des personnes en détresse et d’autres comme des criminels. D’un côté les associations, de l’autre la police. D’un côté ceux qui les acceptaient sans leur demander de comptes, de l’autre ceux qui les renvoyaient chez eux sans sommation. Il y en avait pour tous les goûts dans ce monde. Et Wiraj répéta qu’il était impossible de vivre avec cette dualité et cette peur au ventre de ne jamais savoir sur quoi on allait tomber.

Mais le jeu en valait la chandelle. Eux, ils avaient tout abandonné pour se rendre dans un pays où ils pensaient qu’on les laisserait travailler et gagner de l’argent, même s’il fallait pour cela ramasser la merde avec les mains. C’était tout ce qu’ils demandaient, ramasser la merde avec les mains, du moment qu’on les acceptait. Trouver un travail honnête afin de pouvoir envoyer de l’argent à leur famille, à leur peuple, pour que leurs enfants n’aient plus ces ventres gros et lourds comme des ballons de basket, et à la fois si vides, pour qu’ils survivent tous sous le soleil, sans ces mouches qui se collent sur vos lèvres après s’être collées sur le cul des vaches. Non, n’en déplaise à Aznavour, la misère n’était pas moins pénible au soleil.

Pourquoi certains naissaient-ils ici et d’autres là ? Pourquoi certains avaient-ils tout, et d’autres rien ? Pourquoi certains vivaient-ils, et d’autres, toujours les mêmes, n’avaient-ils que le droit de se taire et de mourir ?

– Nous avons trop avancé maintenant, continua la voix caverneuse. Nos familles nous ont fait confiance, elles nous ont aidés à payer ce voyage et elles attendent maintenant qu’on les aide en retour. Il n’y a pas de honte à voyager dans une armoire, Ajatashatru. Car tu comprends, toi, l’impuissance d’un père lorsqu’il ne peut même pas donner un morceau de pain à ses enfants. Voilà pourquoi nous sommes là, tous, dans ce camion.

Le silence se fit. Ce fut le deuxième coup d’électrochoc que le fakir reçut en plein cœur depuis le début de cette aventure. Il ne dit rien. Parce qu’il n’y avait rien à dire. Honteux de ses viles motivations, il remercia Bouddha pour se trouver de ce côté-ci de la porte et ne pas avoir à regarder l’homme dans les yeux.
« 

* je ne veux pas utiliser le terme « migrants » qui me renvoie pas la détresse que vivent ces personnes obligées de tout quitter pour survivre.

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  • posté le 11 septembre 2015

  • dans Blabla